Publié le 14.11.18

À la rencontre de Medellìn : une ville multifacette qui place l’utile avant le beau

Ville parmi les plus violentes au monde dans les années 1990 et 2000, Medellìn s’est convertie durant la décennie suivante, en grande partie grâce à sa politique d’urbanisme social. Transports, logements, équipements publics, la deuxième ville de Colombie montre aujourd’hui ses prouesses et se place au rang des villes les plus innovantes au Monde. Nous avons pu recueillir les témoignages de Bénédicte Crozon et Jean-Luc Poidevin, membres du Club Ville Aménagement qui ont eu la chance de visiter cette ville hors du commun.

Qu’est-ce que le Club Ville Aménagement et pourquoi a t-il été créé ?

Le Club Ville Aménagement a été créé en 1993, en pleine crise immobilière, par François Ascher, urbaniste et sociologue français. Dans ce contexte incertain, cet universitaire fait le pari de créer une passerelle entre chercheurs et constructeurs et imagine un lieu dans lequel on puisse à la fois parler des problèmes urbains actuels et réfléchir aux grandes questions de la ville de demain.

Le Club Ville Aménagement compte aujourd’hui plus d’une quarantaine d’organismes d’aménagements publics, des foncières et Nexity.

Quelles sont les différentes manifestations organisées par le Club ?

Le club vit à travers divers évènements :

– Les entretiens de l’aménagement : des ateliers organisés tous les deux ans environ pendant lesquels les participants effectuent un travail d’analyse et de prospective sur la ville de demain. Ces travaux aboutissent sur la publication de livres.

– Les 5 à 7 : des conférences organisées tous les trimestres où sont invités des philosophes, sociologues, urbanistes, etc., qui exposent leur point de vue sur une question ou un ouvrage qu’ils viennent de publier sur la question de la ville et des mutations sociétales.

– Un voyage d’étude annuel.

Ces voyages d’étude sont l’occasion pour les membres actifs du Club d’assister à des conférences, de rencontrer des professionnels, des politiques, des opérateurs publics et privés, des architectes, des urbanistes, des associations mais aussi des habitants. Des visites d’opérations urbaines sont également organisés dans les villes visités. À Stockholm, les membres du Club s’étaient par exemple intéressés à la question de l’intégration dans la ville et avaient pu échanger avec des réfugiés syriens sur place.  

Pourquoi le Club a-t-il choisi d’explorer cette année la ville de Medellìn ?

À Medellìn, il ne s’agit pas d’urbanisme de projet comme c’est le cas en France et dans beaucoup de pays du monde. On est dans un schéma unique au monde, une politique de ville et non de LA ville. C’est une démarche propre à cette ville colombienne que l’on qualifie d’“intégrale sociale” et qui se définit comme une politique dans laquelle le citoyen est au coeur du dispositif : le citoyen co-construit avec les professionnels de l’urbanisme et les élus, son quartier et la ville qui l’entoure.

Medellìn, c’est aussi une histoire très forte : les narcotrafiquants, la violence, les meurtres… Dans la plupart des familles que l’on a rencontrées, il y a eu des assassinats. En 2011, quand la ville s’est libérée, il y a eu un phénomène semblable à celui de l’après-guerre de 39-45 chez nous : une page qui se tourne et un élan de solidarité qui surgit pour remettre la ville sur pied. Ça a été une sorte de reconquête.

Comment la ville de Medellìn a t-elle réussi à se relever ?

À Medellìn, un maire est élu pour un mandat de quatre ans, non renouvelable. La ville que l’on connaît aujourd’hui est le résultat d’un travail de quatre mandats. Cela signifie que les élus, peu importe qu’ils aient été de droite ou de gauche, ont toujours gardé le même cap et le même discours : celui de placer les personnes et le social avant tout le reste.

Historiquement, pour des raisons de survie, la ville de Medellìn avait investi dans une société de gestion des eaux. Cette société, toujours détenue majoritairement par la ville, est aujourd’hui une multinationale à l’échelle sud-américaine. Pendant 5 mandats, soit 20 ans, ces élus de droite comme de gauche se sont donc engagés à reverser les gains obtenus grâce à la société de gestion des eaux dans la construction de projets urbains à destination des plus pauvres. Il y a donc eu une vraie continuité dans cette idée qu’il faut mettre de l’argent où il est le plus nécessaire de le faire.  

Quels ont été les premiers aménagements effectués pour favoriser cette renaissance ?

Le premier investissement s’est tourné vers les transports, et donc la mobilité des personnes : remettre des rues dans la ville, créer un téléphérique, puis deux, trois, quatre, ce qui a permis de désenclaver la ville. Medellìn est en effet une ville enclavée dans une vallée, 700 mètres de dénivelé séparent le bas de la ville des quartiers accrochés en hauteur. C’est ensuite le métro, les trains, les bus, les escalators qui ont peu à peu investi la ville. L’arrivée des transports en commun a été une vraie révolution, ça a changé complètement la vie des gens et des quartiers, et ce en très peu de temps. Des petites boutiques, des restaurants investissent peu à peu les rues en pente de la ville.

Ces transports ont ensuite été accompagnés de nouveaux équipements publics qui ne sont pas du tout pensés comme en Europe. Ce sont des équipements uniques car ils ont plusieurs utilités – une facette sociale, culturelle, sportive, etc. – mais un objectif commun : celui de recréer une centralité et du vivre ensemble dans des quartiers qui n’en avaient plus. Ce sont en quelque sorte de grandes maisons ouvertes à tous.

Ces aménagements publics sont nés de la concertation entre les élus locaux et les leaders sociaux. Ces leaders sociaux sont des habitants de quartiers volontaires, qui ont une véritable envie de changer leur quartier, faisant le pont entre la municipalité et la population.

Ces aménagements ont-ils favorisé l’inclusion au sein de la ville ?

On a en effet pu découvrir ce qu’on appelle un parc-bibliothèque, c’est à la fois un bâtiment et un espace récréatif avec des équipements divers. Lorsque vous vous y rendez à 11h du matin, il y a une population qui ne travaille pas mais qui se sociabilise, qui garde les enfants par exemple. Tout au long de la journée, ce lieu est sur-utilisé par des gens dont le cycle de vie quotidien n’est pas le même : le soir après le travail, beaucoup d’hommes vont par exemple faire du sport (à Medellìn, le culte du sport est quelque chose de très important). C’est intéressant de voir comment ces aménagements ont ressoudé les populations et contribué à favoriser l’inclusion.

Qu’en est-il du design urbain ?

Ce qui était étonnant et très surprenant pour nous, c’est qu’on était totalement à contre-pied de ce que l’on a l’habitude de voir et de faire en tant qu’aménageur européen et de tout ce qu’on avait pu voir par exemple lors de nos voyages précédents, à Stockholm ou encore en Pologne. On s’est retrouvé dans un contexte d’urbanisation où il n’y a rien de beau. À Medellìn, on est effectivement pas dans l’esthétique comme on peut le faire aujourd’hui avec des critères très forts, on est avant tout sur de l’utile et de l’usage.

L’urbanisation massive, la désertion rurale et depuis un an, l’arrivée des réfugiés Vénézuéliens font que la ville de Medellìn n’a pas les mêmes priorités : les logements ont été parachutés d’un coup, ce sont des grands immeubles à l’instar de ceux qu’on a pu faire après la guerre en France. La ville n’est pas belle, la rare chose touristique que l’on a pu voir, ce sont les graffitis qui ont été réalisés sur les escalators et qui montent jusqu’à 400 mètres de dénivelé ou encore le musée Botejo.

Végétaliser la ville est-il un enjeu aujourd’hui ?

Dans la ville, il n’y a que très peu de vert. Il y a aujourd’hui une politique contre l’habitat illégal qui se développe partout et qui utilise le vert comme outil de planification urbaine. Des parcs sont donc créés pour limiter cette progression aux franges de la ville. Le long du fleuve, il y a également un projet d’aménagement paysager qui rappelle ce que nous pouvons faire en France, mais la population semble beaucoup moins touchée, ça ne les touche pas encore directement.

La sécurité est-elle toujours un problème majeur à Medellin ?

À Medellìn, les cartels se font plus rares. Il reste toutefois de la drogue, de la violence, de la faim, comme dans beaucoup de métropoles à travers le monde. La sécurité reste un problème mais il y a des systèmes qui sont peu à peu mis en place. À toutes les gares de téléphériques, il y a par exemple des agents de sécurité qui sont en permanence en train de vérifier les équipements.

Durant ce voyage, nous avons été particulièrement marqués par cette démarche d’intégration sociale, qui a en partie su répondre aux difficultés rencontrées par les habitants. Medellìn est donc définitivement un modèle inspirant pour nos métropoles occidentales en replaçant l’Homme au coeur de l’aménagement de la ville.